La progression

Mes démarches pour vaincre l’anxiété et la dépression ont été longues et pénibles. Parfois, j’avais le sentiment d’avancer et d’en voir la fin, puis, à d’autres moments, je régressais et je perdais espoir. Le parcours a été accidenté et long, et il a été marqué par quelques passages qui méritent d’être mentionnés. Chacun représentait un obstacle qui devait être vaincu pour avancer plus loin. Il faut comprendre que j’ai mis des années à construire la structure cognitive qui engendre toute cette anxiété, il n’y a donc pas de solution miracle pour la déconstruire et la remplacer par une structure alternative; ça prend du temps, et il y a certains passages obligés. Le chemin doit varier d’un individu à l’autre, mais il doit y avoir de nombreuses similitudes, d’où ce partage. Les obstacles pour moi ont été les suivants.

D’abord il y a l’acceptation de demander de l’aide. Ça peut sembler évident, mais demander de l’aide pour moi était honteux. Je refusais de dévoiler ce qui se passait en moi, l’anxiété que je vivais, la peur maladive des autres que j’entretenais, les crises de panique (dont pendant longtemps j’ignorais qu’elles portaient un nom) qui naissaient à la simple idée du tour de table imminent ou de la présentation à venir. Je refusais d’avouer ce qui se passait en moi, c’était mon plus honteux secret.

Puis il y a de s’avouer qu’on souffre d’un trouble anxieux. J’ai pendant longtemps cherché une solution médicale autre que celles pour traiter l’anxiété. Peut-être ai-je un défaut au coeur qui le fait battre plus fort, ou un problème de glandes qui génèrent trop d’hormones de stress, ou une hypoglycémie réactive qui expliquerait certains symptômes physiques sans avoir à admettre la dimension psychologique? Peut-être est-ce un déficit en nutriments, quelque chose qui serait visible sur ma formule sanguine? Ou bien, c’est peut-être plutôt un ulcère qui me donne cette gorge nouée, cette difficulté à avaler, cette boule au ventre? Que ce soit par l’imagerie médicale, une échographie cardiaque, une simple formule sanguine, ou l’insertion d’une caméra dans mon oesophage, j’ai tout fait dans l’espoir de trouver une cause physique qui me permettrait de dire que je n’ai pas de problème dans la tête, que c’est mon corps le fautif. Bien plus simple d’affirmer qu’on a de la difficulté à réguler son glucose, que de dévoiler qu’on souffre d’un trouble anxieux. Reconnaître qu’on souffre d’un trouble mental est difficile, mais il est important de dédramatiser, et d’arriver à être en paix avec ce constat.

Dans mon cas, il y avait aussi le renoncement à un désir d’attirer une attention positive sur moi, ce que certains étiquèteraient comme un désir narcissique. Sous mes aires réservés et indifférents, il y avait un petit enfant souhaitant attirer l’attention. Être admiré pour ses aptitudes, qu’on me reconnaisse une grande valeur, qu’on me célèbre. Tout ceci relève du fantasme, mais force est d’admettre que c’était présent. Je m’identifiais davantage à la peur qui l’accompagne, car le pendant négatif de ce fort désir était la peur de déplaire, d’être jugé négativement, d’être humilié. La réussite, surtout professionnelle, devenait très importante, puisque j’en m’en valorisais. Paradoxalement, mon anxiété nuisait à ma performance dans un cadre professionnel, mais l’idée était présente: pas question d’être ordinaire ou moyen, je devais être exceptionnel, bien au-delà des attentes. Je me disais sans ambition, mais je souhaitais être reconnu, être comparé favorablement à mes pairs. Tout cela peut sembler bien contradictoire, mais ma valeur reposait en grande partie sur l’opinion d’autrui, et surtout professionnellement, puisque je m’y investissais énormément émotionnellement. J’ai dû renoncer à ce désir enfantin, dont la plupart font le deuil bien plus tôt dans leur vie. C’est en y renonçant que la peur qui l’accompagne s’atténuerait. Plus facile à dire qu’à faire, mais possible. Cependant, de renoncer à ce désir, donc à sa gratification qui me nourrissait, engendrait un vide important en moi. Comment le combler? Sans cette gratification, il me restait bien peu, tant j’avais investi ce désir.

Il me fallut donc redéfinir mes valeurs, pour vivre selon celles-ci. Déterminer qui je suis, ce à quoi j’aspire, ce qui compte à mes yeux, le type de monde dans lequel j’aimerais vivre. C’est dans cette optique que l’exercice des valeurs a pris tout son sens pour moi. J’ai redéfini ce qui comptais pour moi sur le plan de la famille, des amis, de l’intimité, du développement de soi, au niveau communautaire, sur le plan de l’environnement, des loisirs, de la spiritualité, et bien entendu, du travail. En redéfinissant ce qui compte pour moi dans ces différentes sphères d’activité, en m’efforçant de consacrer assez de temps à chacune, et en savourant le bien être que me procure le fait de vivre en accord avec les valeurs qui leur sont associés, je peux combler le vide. La jauge de la valeur de mes actions est dictée par moi, et moi-seul. Bien entendu, je peux faire évoluer cette vision, mais c’est à travers celle-ci que je suis en mesure de d’agir de manière cohérente, et gratifiante.

Un autre élément important était de me donner le droit d’être vulnérable. L’idéal que j’avais de l’homme courageux, inébranlable, au-dessus des enjeux du quotidien, a du basculer. Je ne suis pas un être de raison pure, sans émotions. Ces dernières sont présentes, et ont une utilité importante. Être vulnérable pour moi, c’est d’accepter d’exposer mes émotions, de les vivre, et de les écouter. Pas qu’elles aient toujours raison, mais de tenter de les étouffer, de les laisser embouteillées, est une recette pour imploser. L’idée n’est pas de gémir ou de partager mes émotions avec n’importe qui en tout moment, mais de mieux les gérer, et de me donner le droit de les ressentir, de les partager, et de les écouter, lorsque c’est approprié de le faire. Accepter ma sensibilité comme une force, et non pas la percevoir comme une faiblesse.

Le changement de mon dialogue intérieur a aussi été un facteur marquant. J’ai réalisé un jour combien j’étais dure envers moi-même. Je l’étais moins avec autrui, mais lorsqu’il s’agissait de ma personne, alors je ne me donnais aucun répit. Connaissant intimement tous mes points faibles, il était facile d’attaquer là où ça fait mal. Je n’étais jamais assez bien, assez bon, assez fort, assez courageux. Peu importe la métrique, j’aurais pu faire mieux, la cible de la satisfaction était mobile. Je me critiquais constamment, je ne me félicitais jamais, je ne m’acceptais pas comme je suis, il fallait faire mieux.

J’ai appris avec le temps à me comporter avec moi-même comme on se comporte avec un de ses meilleurs amis plutôt qu’avec son pire ennemi. Je me suis mis à voir le verre à moitié plein plutôt qu’à le voir à moitié vide, à m’encourager, plutôt qu’à me dénigrer. À me faire confiance et à faire taire la voie qui doute, l’éternel critique interne. Ce dernier revient à l’occasion, mais si je juge que ce qu’il affirme ne m’est pas utile (en ce sens qu’il ne m’aide pas à m’épanouir), alors je porte mon attention ailleurs, je substitue à son discours quelque chose de plus utile.

Il y aurait certainement plusieurs autres éléments clés à mentionner dans ce court article, mais j’en mentionnerai seulement un seul de plus, soit celui de faire le deuil du passé, de mettre fin à cette réflexion sur ce que ma vie aurait été sans ce trouble anxieux. Les choix qui ont ponctué mon existence ont fortement été guidés par mon anxiété. Sans cette dernière, j’aurais pris des chemins différents, et j’aurais certainement moins souffert au quotidien. Il est tentant de s’apitoyer sur mon sort, sur l’injustice que cela représente, d’imaginer à quel point c’aurait été différent. Mais il n’y a rien que je puisse y faire, et je ne peux rien en retirer d’utile. De manière générale, il m’est rarement utile de ruminer sur le passé, outre que pour en tirer quelques apprentissages à l’occasion. Je ne peux qu’agir sur ce qu’il reste de ma vie, à partir de maintenant, et d’accepter ce fait, est libérateur.

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